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La
nappe de brouillard s’épaississait, la nuit semblait complice…
semblait masquer aux hommes leurs vices
Des Tricos
passaient bruyamment sur le boulevard. Les uniformes noirs se
détachaient nettement dans le halo blanchâtre d’un réverbère.
Ils étaient quatre, une demi-escouade, une demi portion de haine, de
bêtise … de bestialité. Une demi portion... mais c’était déjà
trop. Ils devaient leur surnom à la flamme tricolore qu’ils
arboraient sur l’épaule droite mais aussi, et surtout, à la
dextérité avec laquelle ils maniaient la trique. Fred se dissimula
dans l’embrasure d’une porte cochère. Il n’avait théoriquement
rien à craindre. Ses papiers étaient plus irréprochables que les
petits fours d’un banquet des cadres du Parti. Mais il voulait
éviter une fouille brutale et rarement désintéressé. Les sbires
du pouvoir étaient avides de tout ce qui pouvait améliorer leur
quotidien. Le froid était vif, de ses doigts engourdis, il extirpa
de sa poche son paquet de Francisque et en glissa une entre ses
lèvres. Il ne l’alluma pas, préparant le briquet à essence qu’il
avait ramené des Etats- Unis à faire feu s’il était repéré.
Montrant ainsi qu’il ne se cachait pas, qu’il se mettait
simplement à l’abri du vent. La municipalité, depuis la fermeture
des frontières et les restrictions énergétiques qui s’ensuivirent
n’éclairait que très peu les rues. Il avait une chance de passer
inaperçu, la criminalité avait été refoulé vers les ghettos
périphériques et les patrouilles sillonnant ce quartier encore
bourgeois n’étaient généralement que peu zélées.
Il vit les
silhouettes obliquer vers lui, elles ne l’avaient pas encore vu
mais la rencontre était inévitable. Il fit jouer la pierre de son
briquet. Les Tricos eurent un moment d’hésitation, mais avec une
rapidité étonnante, le groupe se scinda. Trois d’entre eux se
détachèrent du dernier qui resta en retrait. Ces gars-là avaient
des méthodes de gangsters. Leurs instructeurs étaient en majorité
des vétérans des sections de chocs du parti lorsque celui-ci
n’était encore que marginal. C’étaient des spécialistes du
coup de main terroriste, des ratonnades et attentats. Ils laissaient
toujours l’un des leurs en arrière, à l’époque pour faire le
guet et éviter l’arrivée des forces de police, désormais pour
alerter les B.I.L, les Brigades d’Interventions Lourdes, en cas de
rapport de force défavorable.
Le
triptyque déploya ses trois volets en arc de cercle devant Fred,
coincé, dos au portail. A gauche, la Haine, grand, musclé, le
cheveu clair, le menton carré, la bouche cruelle, pas une once de
pitié, l’Homme Nouveau des photos de propagande. Au milieu, la
Bêtise, le corps trapu, presque gras, l’œil inexpressif, le
faciès porcin. Le genre à chatouiller le basané dans les caves du
commissariat, l’apprenti boucher, destiné de toute façon à
maltraiter la viande. A sa droite , la peur, petit, sec, presque
maigre, brun, les tempes et le front humide sous des boucles courtes
et foncées, tête de turc de sa promo, surnommé le melon ou le bouc
par ses collègues, il devait en baver
Ils
n’avaient pas proféré un mot. Fred fini rapidement de se demander
s’il pourrait éviter le passage à tabac pour tenter de deviner
d’où viendrait le premier coup. Il en avait plus reçu que donné.
Il pariait mentalement sur le commis charcutier quand il senti la
douleur lui vriller le cerveau. Il avait sous-estimé la Peur. La
matraque de bas en haut et de droite à gauche, frôla son épaule,
frappa au dessus de sa tempe droite et fit rebondir sa tête sur la
pierre du porche. Lors de son passage en Amérique du Nord, il avait
gouté plusieurs fois aux nerfs de bœufs du K et il eut à peine le
temps de penser que la trique française était plus coriace. Il
oubliait que les derniers coups encaissés étaient toujours les plus
mauvais. Ses tortionnaires le lui rappelèrent du bout de leurs
bottes, il était tombé et s’était roulé en boule immédiatement.
Correction en règle, pour le plaisir … il était de toute façon
suspect. On ne se baladait pas à trois heures du matin en ville.
Aucun couvre-feu n’était décrété mais les faits étaient là,
les seules personnes dans les rues à ces heures tardives circulaient
en voiture. Et les véhicules individuels encore en service étaient
majoritairement réservés aux officiels du Parti. Avec soulagement
il vit venir le tunnel, la quiétude de l’inconscience ne tarderait
pas à le soulager. Aussi, il ne comprit pas tout de suite que les
coups avaient cessé. Un aboiement avait bridé les instincts de la
meute.
-
Déconnez pas, c’est le beauf de Martineau ! Putain j’espère
que vous l’avez pas trop amoché…
Le
grésillement de la radio interrompit la dialectique policière du
quatrième larron.
- Merde on a
un cadavre sur les bras, une gonzesse s’est fait découper au
Commerce. Parait que c’est pas joli à voir, bougez vous, il faut y
aller.
L’un
d’eux se pencha sur Fred,
- Bon il
se débrouillera celui-là, il doit pouvoir encore marcher.
Fred
pensa que le Commerce était l’hôtel où il avait passé sa nuit
de noce, il y avait de ça bien longtemps. Il failli sourire, ne
sourit pas et ne pensa plus à rien.
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