vendredi 23 juin 2017

L'aube Noire 1

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La nappe de brouillard s’épaississait, la nuit semblait complice… semblait masquer aux hommes leurs vices

Des Tricos passaient bruyamment sur le boulevard. Les uniformes noirs se détachaient nettement dans le halo blanchâtre d’un réverbère. Ils étaient quatre, une demi-escouade, une demi portion de haine, de bêtise … de bestialité. Une demi portion... mais c’était déjà trop. Ils devaient leur surnom à la flamme tricolore qu’ils arboraient sur l’épaule droite mais aussi, et surtout, à la dextérité avec laquelle ils maniaient la trique. Fred se dissimula dans l’embrasure d’une porte cochère. Il n’avait théoriquement rien à craindre. Ses papiers étaient plus irréprochables que les petits fours d’un banquet des cadres du Parti. Mais il voulait éviter une fouille brutale et rarement désintéressé. Les sbires du pouvoir étaient avides de tout ce qui pouvait améliorer leur quotidien. Le froid était vif, de ses doigts engourdis, il extirpa de sa poche son paquet de Francisque et en glissa une entre ses lèvres. Il ne l’alluma pas, préparant le briquet à essence qu’il avait ramené des Etats- Unis à faire feu s’il était repéré. Montrant ainsi qu’il ne se cachait pas, qu’il se mettait simplement à l’abri du vent. La municipalité, depuis la fermeture des frontières et les restrictions énergétiques qui s’ensuivirent n’éclairait que très peu les rues. Il avait une chance de passer inaperçu, la criminalité avait été refoulé vers les ghettos périphériques et les patrouilles sillonnant ce quartier encore bourgeois n’étaient généralement que peu zélées.
Il vit les silhouettes obliquer vers lui, elles ne l’avaient pas encore vu mais la rencontre était inévitable. Il fit jouer la pierre de son briquet. Les Tricos eurent un moment d’hésitation, mais avec une rapidité étonnante, le groupe se scinda. Trois d’entre eux se détachèrent du dernier qui resta en retrait. Ces gars-là avaient des méthodes de gangsters. Leurs instructeurs étaient en majorité des vétérans des sections de chocs du parti lorsque celui-ci n’était encore que marginal. C’étaient des spécialistes du coup de main terroriste, des ratonnades et attentats. Ils laissaient toujours l’un des leurs en arrière, à l’époque pour faire le guet et éviter l’arrivée des forces de police, désormais pour alerter les B.I.L, les Brigades d’Interventions Lourdes, en cas de rapport de force défavorable.
Le triptyque déploya ses trois volets en arc de cercle devant Fred, coincé, dos au portail. A gauche, la Haine, grand, musclé, le cheveu clair, le menton carré, la bouche cruelle, pas une once de pitié, l’Homme Nouveau des photos de propagande. Au milieu, la Bêtise, le corps trapu, presque gras, l’œil inexpressif, le faciès porcin. Le genre à chatouiller le basané dans les caves du commissariat, l’apprenti boucher, destiné de toute façon à maltraiter la viande. A sa droite , la peur, petit, sec, presque maigre, brun, les tempes et le front humide sous des boucles courtes et foncées, tête de turc de sa promo, surnommé le melon ou le bouc par ses collègues, il devait en baver
Ils n’avaient pas proféré un mot. Fred fini rapidement de se demander s’il pourrait éviter le passage à tabac pour tenter de deviner d’où viendrait le premier coup. Il en avait plus reçu que donné. Il pariait mentalement sur le commis charcutier quand il senti la douleur lui vriller le cerveau. Il avait sous-estimé la Peur. La matraque de bas en haut et de droite à gauche, frôla son épaule, frappa au dessus de sa tempe droite et fit rebondir sa tête sur la pierre du porche. Lors de son passage en Amérique du Nord, il avait gouté plusieurs fois aux nerfs de bœufs du K et il eut à peine le temps de penser que la trique française était plus coriace. Il oubliait que les derniers coups encaissés étaient toujours les plus mauvais. Ses tortionnaires le lui rappelèrent du bout de leurs bottes, il était tombé et s’était roulé en boule immédiatement. Correction en règle, pour le plaisir … il était de toute façon suspect. On ne se baladait pas à trois heures du matin en ville. Aucun couvre-feu n’était décrété mais les faits étaient là, les seules personnes dans les rues à ces heures tardives circulaient en voiture. Et les véhicules individuels encore en service étaient majoritairement réservés aux officiels du Parti. Avec soulagement il vit venir le tunnel, la quiétude de l’inconscience ne tarderait pas à le soulager. Aussi, il ne comprit pas tout de suite que les coups avaient cessé. Un aboiement avait bridé les instincts de la meute.
- Déconnez pas, c’est le beauf de Martineau ! Putain j’espère que vous l’avez pas trop amoché…
Le grésillement de la radio interrompit la dialectique policière du quatrième larron.
         - Merde on a un cadavre sur les bras, une gonzesse s’est fait découper au Commerce. Parait que c’est pas joli à voir, bougez vous, il faut y aller.
L’un d’eux se pencha sur Fred,
          - Bon il se débrouillera celui-là, il doit pouvoir encore marcher.

Fred pensa que le Commerce était l’hôtel où il avait passé sa nuit de noce, il y avait de ça bien longtemps. Il failli sourire, ne sourit pas et ne pensa plus à rien.

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